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Ouverture.

Pour initier l’ouverture des portes du souvenir, découvrez ce passionnant échange entre deux personnages de la Tarot Sphère: Jean-Claude Flornoy et Enrique Enriquez.

Par delà les continents et au-delà des convaincus, des détracteurs, des extatiques ou des sceptiques, Feu Jean-Claude Flornoy aura marqué les esprits.

Je salue sa Mémoire, son savoir-faire et son travail.

Il demeure le premier électrochoc, la première révélation de dimensions plus riches et plus vastes de ce que croyais savoir de ces bouts de carton imprimés, les cartes du Tarot.

Merci à toi, l’Ami.

Jean-Claude Flornoy à Sainte-Suzanne

Enrique Enriquez interviews J-C Flornoy

New York / Sainte-Suzanne
February 2010

Enrique Enriquez: Laissez-moi commencer en posant la question sur laquelle s’interroge tout le monde du Tarot: vous rappelez-vous de votre premier baiser?

Jean-Claude Flornoy: Oh yes!

Comment était ce premier baiser comparé au moment où vous avez découvert le Tarot. Je veux dire le moment par lequel le Tarot dans sa totalité soudainement fit sens pour vous.

Ce sont des moments d’une intensité exceptionnelle, rares dans une vie et forts semblables. Tout d’un coup le ciel se déchire et vous êtes basculés dans une fusion avec le monde qui vous entoure et celui-ci vous devient brutalement compréhensible et porteur de sens! Vous hallucinez, rendez grâce à la beauté du monde et devenez raide amoureux du Tarot ou de Britney Spears!

Maintenant, vous ne vous êtes probablement pas marié avec la première fille que vous avez embrassée, mais vous êtes devenu maître cartier. Comment est-ce arrivé?

Tout d’abord, à partir du 6 décembre 1986, date de ce dévoilement, j’ai commencé à écrire un bouquin autobiographique. Dans la vision que j’avais eue, toute ma vie s’était récapitulée sous mes yeux au rythme des arcanes du Tarot, en tranches de vie d’une précision quasi chirurgicale. J’ai donc raconté mes vécus dans le «rappel de soi» en fonction des arcanes. Le lien de base vécus/n°arcane, essentiel pour le Tarot, était fait, le reste n’était plus qu’une « piece of cake ». Le «rappel de soi» est le revécu d’un passé dans la situation de l’observateur/observant, avec la saveur des énergies de cet instant, c’est une «madeleine de Proust». Ce livre est terminé mais j’ai renoncé à le finaliser.

En même temps j’ai commencé à tirer les cartes, avec le jeu que j’avais sorti de la naphtaline de mes 20 ans. Chaque arcane est une programmation graphique d’un lieu de conscience ou, comme pourrait dire Castaneda, un point d’assemblage précis. Alors à l’époque il m’était facile de basculer dans les larmes de mes 16 ans quand mon visiteur sortait L’Amoureux, ou de la rage de mes 30 ans quand c’était La Force. J’étais en sympathie (au sens étymologique grec : souffrir avec) avec mon visiteur et ça m’était donc extrêmement facile de lui indiquer, de lui faire toucher du doigt et vivre la qualité énergétique du chemin vers la sortie de sa crise existentielle: je lui parlais depuis son paillasson.

Puis, en 1995 j’ai eu la commande de la part d’un théâtre parisien d’un décor avec les 22 arcanes du Tarot Marteau, dimensions 2,50m x 1,20. Le matériel m’a été payé, et j’étais arrivé à Tempérance le spectacle a été annulé. Je me suis retrouvé avec mon travail sur les bras et le Tarot Grimaud qui me sortait par les yeux! C’est alors que j’ai commencé une sérieuse étude historique et blanchi mes toiles pour y faire le Conver. J’y ai pris un réel plaisir, et m’immerger un an et demi dedans m’a changé. Entre autres ce travail m’a permis de constater l’invraisemblable opérativité de ces images dans des formats pareils.

Ensuite ce furent les 8 premiers arcanes de Noblet.
Les autres n’étant pas disponibles en ecktas à la BN avant 12 mois, j’ai fait les 22 toiles du Dodal et enfin terminé le Noblet. Entre deux, Viéville s’est intercalé pour les 4 images complètement hors «canon», les XVI, XVII, XVIII, XIX.
Les 15 années de mon temps d’apprentissage étant terminées, j’ai lâché les pinceaux et suis devenu éditeur/écrivain du Tarot.

Vous nous avez donné les versions restaurées de Noblet et Dodal, d’abord en éditions limitées faites à la main et maintenant en versions complètes industrielles. Je sais combien est important pour vous de préserver l’exactitude du jeu original, mais, combien de vous pensez-vous avoir mis dans ces jeux?

Le minimum!

Pour le Noblet, je ne vois rien, et pour le Dodal, juste le dos réversible, toujours une question débattue, deux erreurs couleur, l’une involontaire sur la Lune, l’autre pas sur Le Soleil.

Bien sûr, une édition industrielle demande la standardisation des dimensions. Il faut savoir que les cotes intérieures des cartouches varient de 2mms en hauteur et 1 en largeur sur les originaux. J’ai tout ajusté sur la grande taille. Ce à quoi se rajoutent un cartouche de 1mm d’épaisseur et 3 autres millimètres imposés par l’imprimeur. Le résultat est ce jeu d’un format inhabituel.

Dans votre reconstruction du Dodal vous avez eu accès aux deux seuls originaux existant : celui de Paris à la Bibliothèque nationale et celui du British Museum. Avez-vous travaillé avec ces deux jeux?

Oui.

Quelles différences avez-vous trouvé entre les deux?

Tout d’abord les couleurs, elles sont en meilleur état pour la copie anglaise, mais salies de noir et fadasses. Quant à l’impression noire, elle y est en général plus grasse.

Puis 3 mineures sont d’un autre moule, probablement antérieur. Il s’agit de l’as de bâton, d’épées et du valet de bâton. Pour notre édition le choix a porté sur la version française pour le valet et l’as de bâton et sur l’anglaise pour l’as d’épée.

As de Bâton (Original British Museum / Original BNF / Editions letarot.com)

As d’Epée (Original British Museum / Original BNF / Editions letarot.com)

Valet de Bâton (Original British Museum / Original BNF / Editions letarot.com)

Comment est-ce techniquement possible que trois cartes viennent d’une planche différente ?

Les stocks! A cette époque, on n’hésite pas à recomposer des jeux complets avec des provenances multiples et pas toujours du même atelier. Pire, elles étaient souvent recoupées aux ciseaux pour faire des jeux complets vendus d’occasion. Nous ne saurons probablement jamais si les moules de Tarot de la Généralité de Lyon marqués «F.P.LE.TRANGE» ont fait ou non partie de l’autodafé royal de 1701, nous savons seulement qu’une nouvelle production faite par Dodali commence vers cette date. A cette période il n’y avait que peu de gaspillage, tout était utilisé, réutilisé, alors les restes provenant d’une édition précédente ont pu être réemployés.

Quant à cette inscription «F.P. LE.TRANGE», elle semble signifier selon T. Depaulis soit «Franc pour l’Etranger», soit «Fait pour l’Etranger», appellation permettant l’exonération des taxes françaises pour les jeux d’exportation. Dodal a-t-il rajouté un i à son nom pour vendre ses jeux en Italie?

Combien de temps vous a-t-il été nécessaire pour finir cette re-construction?

Plus de deux années.

Combien de temps, pensez-vous, aura mis le graveur original à créer ces planches?

J’imagine que 2/3 mois sont un maximum, mais je ne suis pas sûr.

Je me suis souvent demandé combien de soins étaient mis dans la fabrication de ces jeux. Quel est votre sentiment à ce sujet?

Le graveur en homme libre et indépendant a toujours fait un travail aussi sérieux et propre que possible. ( * )            Dans les ateliers l’impression du noir était réalisée par des professionnels la plupart du temps hautement qualifiés mais la mise en couleur est souvent négligée, voire faite dans des conditions déplorables. J’ai lu dans nos archives de Sainte-Suzanne qu’en 1792, la carterie commençait le travail à minuit et faisait mettre en couleur par des enfants, à la bougie.

Pour l’imprimerie de votre version de ce jeu, vous avez installé une palette couleur. Pourriez-vous dire si le résultat final est plus près du jeu français ou anglais?

Franchement le français.

Je trouve une forte ressemblance graphique entre les images du Dodal et du Noblet. Je me réfère à la posture des personnages. Ceci est spécialement évident dans les honneurs: Valets, Reines, Rois et Chevaliers. Les Chevaliers chez Dodal semblent être des versions approximatives des cavaliers de Noblet. Pensez-vous qu’il soit possible que le Dodal fût fait en copiant sur le Noblet?

Non, le style graphique et les détails signifiants sont par trop différents. Ils ont reçu un enseignement comparable mais le traduisent avec un style nettement différencié et le coup de patte de chacun est personnel. Par contre on peut employer le mot de copie pour les tarots faits plus tard à Marseille. Comme par ailleurs, il n’y a plus d’actualisation.

Quand j’ai montré le Dodal restauré à quelques personnes, leur réaction était: «Donc, c’est le même jeu que vous avez déjà, seulement plus grand, n’est-ce pas?» D’une certaine façon je comprends ce qu’ils voient, mais en même temps je pense qu’ils ne comprennent pas. Selon votre avis, pourquoi la restauration du Dodal était-elle nécessaire ? Qu’est-ce que les gens vont trouver là-dedans qu’ils ne trouvent pas dans le Noblet?

Ils ont avec le Dodal un flash, un court-circuit énergétique au niveau de l’inconscient différent de celui du Noblet. Une image du Tarot ouvre une porte et le paysage qui est derrière est différent selon la porte. Comme je l’ai déjà exprimé, une image est une programmation d’un lieu de conscience, un point précis d’assemblage du regard intérieur. Selon l’arcane et selon le graveur, ils sont un peu, beaucoup ou pas du tout éloignés les uns des autres. C’est comme une charlotte au chocolat faite par deux chefs, l’une sera plus sucrée, l’autre plus juteuse. Je dirais que Dodal est moelleux et Noblet un peu sec.

Parlez-moi un peu du terme «Compagnon». Est-ce un terme que vous utilisez pour définir toutes les guildes médiévales , ou vous signifiez quelque chose d’autre avec lui?

Les «compagnons» entraient en «compagnonnage» au sein d’une fraternité comme on entre en religion ou au parti communiste. Il s’agissait d’une organisation du travail de type communautaire moderne, presque syndical, avec une section d’entraide, de recrutement et en plus une formation technico-spirituelle interne. Dans la voie des artisans vous devez avoir l’habileté manuelle et le sens intime du matériau mais aussi pratiquer, toutes en même temps, les 6 autres qualités traditionnelles de base : courage, patience, générosité, humilité, obéissance, sens des responsabilités, toutes en même temps. Dans la durée et avec la pratique, les 6 qualités et l’habileté progressent conjointement.

Seulement, que demandait-on de construire aux fraternités du compagnonnage?

Des athanors, des creusets alchimiques : des engins de transes collectives destinés à transmuter et embarquer toute une population vers Dieu! Nous sommes en plein chamanisme technologique! Alors les «compagnons» au sein du «compagnonnage» sur leurs chantiers, et quels que soient leurs métiers (tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, sculpteurs, verriers …) participaient à une école permanente de sorciers/techniciens à la Harry Potter, qu’il le sachent ou non. Le compagnon devient maître quand il le sait. Nous sommes loin des guildes qui viendront plus tard structurer les privilèges de castes professionnelles.

Je parlais avec une femme qui a restauré quelques peintures Thangka du 12èsiècle. Nous discutions du comment il y a une connaissance visuelle sous-jacente dans une peinture Thangka qu’on trouve aussi dans les vitraux d’une cathédrale européenne, les sculptures ou dans un manuscrit médiéval. Je parle d’une compréhension de forme qui est aussi une intelligence du comment utiliser la forme pour positionner l’esprit humain. A un niveau technique, un artiste Tibétain et un imagier Européen partageaient les mêmes connaissances, ils les attribuaient simplement à des systèmes de croyance différents.

Exactement!

Dans votre texte vous avez écrit: «La sagesse sous-tendue par le Tarot est une philosophie pragmatique de métier.» Y parlez-vous de cette même connaissance?

Oui, mais pas seulement, il y a aussi l’idée d’amélioration progressive consubstantielle entre le travail et le monde spirituel. Pour un artisan/artiste, plus vous faites du beau, (le beau c’est l’opératif, direct comme un coup de poing, qui crée la béance et ouvre les portes du paradis) plus votre âme est belle!

Comment décririez-vous cette «science opérative» que vous voyez dans le Tarot?

L’apprentissage est celui de l’opérativité. Pour un imagier d’une période sacrée, il s’agit de programmer l’inconscient via l’image vers une méditation précise dont le lieu de conscience, un arcane, est défini par le graphisme et surtout les couleurs. Les Thangkas et les Tarots sont de même niveau opératif.

Qu’on le veuille ou non les couleurs nous manipulent. L’art est de bien les doser et comme nous avons besoin que la conscience accompagne ce processus, on lui donne du grain à moudre avec du signifiant.

Alors, les mandalas invitent l’esprit à partir dans un voyage spirituel-psychologique. Diriez-vous que le Tarot fait la même chose?

Oui.

Dans ce cas, pensez-vous que le Tarot à l’intention de nous amener tous à un endroit spécifique?

Oui, c’est ce qu’il fait discrètement depuis des siècles. Il semblerait qu’aujourd’hui il y ait toujours des amateurs pour cette variété de chamanisme ma foi très moderne. Les Tarots sources agissent comme un GPS. Ils nous conduisent tous au même lieu, mais pour certains ce sera au printemps dans une foule et pour d’autres la solitude en hiver. Le Tarot est d’abord et avant tout expérimentiel. J’utilise assez souvent le mot de psycho-nautique pour désigner ce voyage spirituel-psychologique, ou celui de Tarot-nautique! Ne sommes-nous pas des marins sur l’océan de l’âme?

Il y a une idée derrière l’art contemporain qui est d’agir pour emporter l’esprit faire un tour illicite.

Art et illicite, ces mots me rappellent les interminables discussions hautement parisiennes que j’avais lorsque j’étudiais la philo à la fac. Illicite semble être là pour indiquer un courage qui se souhaiterait exceptionnel, d’accepter de franchir les lignes de l’interdit et du correct, pour se laisser porter vers un inconnu. Illicite, signifie simplement à mon avis : aléatoire. La précision GPS est perdue, on ballotte aux grès des vents émotionnels. Je crains qu’avec l’art contemporain nous soyons opératifs certes, mais comme une boussole folle!

Les matériaux et les symboles ont une signification expérientielle,

(Signification n’est pas exactement le juste mot, pouvoir serait plus correct)

mais bien que chaque oeuvre d’art ait établi quelques coordonnés collectives pour commencer notre voyage, le point d’arrivée est à la fois individuel et inattendu. Est-ce que vous voyez cette même dynamique opérer avec le Tarot?

Avec le Tarot nous allons vers un lieu de conscience défini avec une précision chirurgicale, valable pour tous et validé par de nombreuses générations. Ce n’est pas le cas de l’art contemporain hautement égocentré et anarchique. Tant que nous sommes en découverte d’un territoire, le paysage varie en fonction des saisons, de notre position, de notre humeur, du goût de notre premier
baiser et il est une nouveauté permanente en perpétuel mouvement. Est-ce pour autant qu’il est différent pour notre voisin? Le but du Tarot est de nous enseigner un parcours de l’âme, un pied devant l’autre, pas de nous ballotter d’un émotionnel à son jumeau.

Dans vos écrits je détecte une idée qui m’intéresse beaucoup, mais c’est une notion qui je dirais est plus développée en Orient que dans le monde Occidental: tout métier peut être un chemin spirituel.

Oui, mais n’oublions pas que nous sommes issus culturellement d’un système d’organisation quadripartite:

Producteurs : artisans/paysans, bâtons,
Marchands : commerçants/financiers, deniers,
Guerriers : aristocrates/soldats, épées,
Savants : médecins/prêtres, coupes.

Un système d’organisation quadripartite de la société et que le Tarot en est le reflet. Entre les castes de l’Orient hindou et les «collèges» de l’Occident, quelle différence fondamentale faisons-nous : aucune au niveau de la théorie, plus pour le fonctionnement. Ce qui caractérise une fraternité du Moyen-Âge est la reconnaissance par ses pairs, au travers de rituels et cérémonies, d’une progression vers l’excellence, tant technique que, nous dirions aujourd’hui chamanique ou spirituellement opérative. Le soufisme occidental moderne est ce que nous avons de plus proche dans le genre.

Quand vous dites, par exemple, que la femme de la carte de L’Etoile montre un oeil sur le ventre à la place du nombril pour faire allusion à «l’oeil du maître» des tailleurs de pierre, leur aptitude à sentir la pierre et savoir comment la placer, vous parlez de la capacité de l’artisan de comprendre intuitivement les limites de la matière avec laquelle il travaille.

Encore plus, à les sentir physiquement!  Au sein de l’apprentissage est un moment où il vous est enseigné comment placer votre attention dans votre ici/maintenant (la conscience distanciée de l’instant qui se fabrique: le laisser-faire et observer) dans une sensation corporelle particulière, une sorte d’attraction/répulsion liée au sens de la pierre. Les deux ensemble mon Général! Le truc est utile à un artisan mais l’essentiel est l’apprentissage de l’état d’observateur/observant. On peut aussi nommer cet état : attention seconde et c’est sa pratique automatique qui fait de vous un maître.

Je pense à Jackson Pollock et comment il a compris la peinture dans une mesure telle qu’il a pu l’amener au delà des limites de la représentation.

Il semblerait qu’il soit au delà du symbole ou du sens et qu’il parle directement à l’inconscient. Tout dépend de ce qu’il a à lui dire!

Pollock est un exemple intéressant, étant donné que quelques physiciens ont établi maintenant que toutes ses peintures s’organisent en une structure fractale. Il semble d’avoir peint en accord avec le rythme de la nature, et en tant que tel on pouvait voir son «action painting» comme le corollaire d’une sorte d’élan spirituel.

Le nombre d’or avait cette fonction. Certains artistes modernes me semblent être arrivés par effraction dans les mondes de l’opérativité, de manière «illicite» avec sur le dos tout un paquetage, un barddas plus ou moins byzantin, alambiqué, névrotique et surtout égoïste. D’autres nous ouvrent les portes du paradis!

Mais je pense aussi à Chang Canasta, un magicien qui a dévoué les dernières décennies de sa vie a la peinture. Quand on lui demandait pourquoi, il répondait: «Je crois en quelque chose qui s’appelle le talent. Une fois que vous l’avez, vous pouvez l’appliquer à tout.»

Idries Shah nommait cette chose «apprendre à apprendre». Une fois que vous avez appris à apprendre, vous passez en 6 mois/un an à l’excellence dans une profession qui vous était inconnue. Il en rajoutait une couche en disant que dans une vie bien remplie il fallait au minimum avoir fait 6 métiers au meilleur niveau! Serghiu Celebidache était le célèbre chef d’orchestre et le mathématicien reconnu et l’expert en tapis et l’éleveur amoureux de faisans et le linguiste d’exception parlant 7 langues ….. et et, pas ou ou.

Ici encore, le talent est une compréhension de la forme, rythme et motif qu’un homme comme Canasta pouvait utiliser pour présenter un tour de cartes ou peindre un paysage. Dès que nous comprenons la proportion, l’équilibre, la symétrie et le contraste, nous pouvons appliquer cette connaissance à tous les domaines de notre expérience. Est-ce que c’est cela que le Tarot veut nous apprendre, au delà du choix iconographique d’une imagerie: être maître en votre métier c’est aussi être maître en vous-même?

Vous avez parfaitement résumé la mission du Tarot et celui-ci va encore plus loin, «être maître en vous-même» pour participer à l’Âme du Monde…

Vous mentionnez aussi dans votre texte que Jacques Mermé eut la chance d’être formé au sens intérieur de la philosophie du Tarot comme tous les maîtres du compagnonnage de cette fin du 17ième. Comment connectez-vous cette affirmation avec l’idée du Tarot Dodal comme le dernier Tarot consciemment imprégné par l’intention des Compagnons?

C’est le sens de la flamme de Maison Diev qui me fait dire ça.

Le Tarot est issu d’un monde mental d’immanence philosophique de type platonicienne : l’individu peut sur ses propres réalisations se mettre en état de rejoindre les mondes de l’Esprit. La flamme est donc ascendante et à ma connaissance c’est le dernier Tarot à le faire. Tous les détails signifiants prouvent le haut niveau de compréhension du processus de «pèlerinage de l’âme» et qu’à cette époque là les procédures de transmission fonctionnaient encore en pleine connaissance de cause.

Après, la flamme est descendante, posant la question de la grâce divine et de ses intercesseurs : nous sommes en philosophie de type aristotélicienne. Le sens intérieur est perdu, on en a au mieux la souvenance et les ragots. Quant aux autres détails signifiants, il en va de même. Au mieux on les installe par copie, au pire on entre en «fantaisie». Le graveur de Nicolas Conver ira jusqu’à régler ses comptes avec la franc-maçonnerie naissante en plaçant 3 points sur la poitrine de la diablesse: la franc-maçonnerie est une diablesse! On n’en a rien à faire aujourd’hui de ces querelles de mi-dix-huitième. Le respect d’une tradition s’absente, la conscience globale de la civilisation glisse, on entre en ère préindustrielle.

Cartouche de Haultin l’aîné, Cartier à La Rochelle, Attesté en 1680

Dodal ne nous livre que des détails signifiants et pose sa signature de maître. Ce chrisme est depuis le Moyen-Âge l’apanage des
imagiers, charpentiers et tailleurs de pierre.

Je vous demande cela par ce que je ne suis pas familiarisé avec la tradition des Compagnons, mais je connais ce que j’appellerai le « Marseille Lore » (ex: folk : peuple, lore : traditions, coutumes, usages) ». Pour moi, ces usages consistent en une série de notes de bas de page ajoutés à certaines images, sans que ces mentions soient nécessairement en accord avec l’intention iconographique originelle. Je pense que ce Lore est une partie fondamentale de la tradition Marseille, et par tradition je pense à l’utilisation narrative/divinatoire que nous avons faite de ces cartes. Pour citer quelques exemples, nous avons l’idée que Le Fou est la carte sans nombre et que La Mort est la carte sans nom, donc quand vous les superposez, La Mort devient le squelette du Fou.

De mémoire, c’est à Tchalaï que nous devons cette idée.

Pour en revenir au Lore, il est la raison qui a fait dire à Jodorowsky lorsqu’il écrivit la première préface de son Tarot ou dans un de ses livres je ne sais plus, que, nourri à la sève du Marseille Lore classique (Grimaud), il lui avait fallu «tuer le père» et que c’était à cette condition qu’il avait pu faire son jeu. De nombreuses mauvaises «bonnes habitudes» ont été prises parce que ce jeu était le seul disponible sur le marché. Vous avez aussi dans le genre, le très beau commentaire de Tchalaï sur la virgule du chapeau de La Force. Seulement, cette virgule est due à une cassure de moule!

Au début de mon travail sur Conver, après avoir blanchi mes toiles Marteau, j’ai eu la même tentation : faire mon jeu. Par exemple, j’ai peint d’abord les enfants du Soleil nus, puis, je leur ai mis des feuilles de vigne vertes, ensuite, je me suis agacé de moi-même et je leur ai remis leur culotte! Quand Jodo s’est libéré du Marseille Lore Grimaud, il s’est trouvé comme un chien tout fou et il est parti en délire de création égotique. C’est très dommage compte tenu de son talent!  Après sa «psycho-magie» qui est un magnifique cadeau et un très bel apport au Tarot, il rate la marche qui l’aurait fait entrer dans la légende!

Il y a aussi l’idée que la personne qui émerge du tombeau dans le Jugement est composée, au moins graphiquement, des moitiés de deux personnages distincts …

 Animation Power Point

… et puis l’idée que L’Ermite est un calembour visuel étant donné qu’un homme qui regarde sa lanterne s’aveugle au lieu de trouver quelque chose.

Ce calembour participe de l’essence même de l’Ermite. Mais il y a aussi bien des détails signifiants, comme l’androgynat du Jugement ou la canne/colonne vertébrale de l’Ermite, que d’autres qui ne le sont pas, pour participer à ce Lore.

Votre livre est plein de «sortilèges narratifs» géniaux. Je les appelle «sortilèges narratifs» parce que ces petites histoires valident un détail d’une carte mais en même temps sont elles-mêmes validées par ce détail, dans une sorte de boucle symbiotique. Mais ces petits récits ne semblent pas se cumuler en un code cohérent qu’on peut lire à travers toute la séquence,

Ces petites histoires sont là pour rendre palpable et faire toucher du doigt, soit un état particulier de perception soit donner une grille explicative de certains vécus ou encore de mettre en valeur un détail. Elles ne s’additionnent pas, elles sont là comme des notes en bas de page.

et je suis un peu sceptique au sujet de leur validité historique.

Vous avez raison de l’être. Certaines histoires proviennent de mon stock d’expériences et je peux les valider, d’autres sont des visions venues de la mémoire du monde et celles-là se trouvent de temps en temps corroborées par d’autres personnes via d’étranges détours. Par exemple, j’ai reçu un mail me racontant que la «transe de la chenille» était, en forme simplifiée, un exercice des praticiens du phosphénisme ! J’en ai conclu que cette vision s’officialisait et serait bientôt patentée.

En premier lieu, ces descriptions ne sont pas trouvés dans des livres. Elles sembleraient s’être répandues de bouche à oreille. Ce que je veux savoir donc, quelle est votre position par rapport à ce Lore?

Depuis 150 ans, et il n’est guère plus vieux que ça, ce Lore s’alimente au mieux des visions, au pire des analyses et des élucubrations de ses meilleurs communicants. Les transmissions traditionnelles de bouche à oreille sont interrompues depuis des centaines d’années. Reste la mémoire du monde, cet étrange phénomène source est le cadeau que le Tarot fait à ses vieux amants. La mémoire de Jean Noblet ou Jean Dodal est toujours présente, le chemin d’accès est déblayé, ces antiques maîtres peuvent encore vous inonder de leur être et de leur spiritualité. C’est à nous de nous relier. Les histoires venues de la mémoire du monde ont une incomparable saveur qui vous entraîne dans un état de conscience ou le doute n’existe pas. Alors intervient la transmission directe; c’est le talent du conteur. En tant que lecteur de Tarot, vous entrez souvent en vision et vous savez la faire partager. Vous êtes donc déjà dans ce talent.

Est-ce que ces traditions et usages forment une partie de l’enseignement des Compagnons,

Oui, la transmission directe a fait partie de l’enseignement des Compagnons aux temps jadis! Aujourd’hui les jeunes générations sont assoiffées d’histoires car ce sont elles qui nous relient. De toute manière, ils doivent s’en contenter. Quel autre choix ont-ils, c’est ça ou rien. A eux de bien choisir.

ou sont-ils un embellissement de la façon dont nous décrivons les images qui s’est rajouté plus tard?
Pensez-vous que telles traditions auraient pu influencer le dessin des images eux-mêmes?

Les détails signifiants étaient transmis et utilisés, les autres détails nourrissant le Lore sont intellectuels et tardifs, la plupart datant du milieu du XXème siècle.

J’aime beaucoup ce Lore. De fait, à un moment j’ai mentionné à Roxanne qu’une des raisons pour laquelle j’aime travailler avec le Dodal plus qu’avec le Noblet est précisément par ce que plusieurs de ces notes de bas de page ne peuvent pas être observées dans le Noblet.

Noblet est un peu «pète sec» et avare de détails tandis que le graveur de Dodal est plus «petit Jésus en culotte de velours» et ses détails sont nombreux et riches de créativité! Comparons leurs deux filles de l’Etoile. Noblet la fait, mi-pucelle / mi-homme, pour présenter l’aspect pureté-virginale/force-mature du maître, c’est une définition très stricte et masculine du canon. Dodal la fait enceinte pour insister sur l’aspect transmission des essentiels, et il lui donne le double regard pour signifier qu’elle comprend les choses tant superficiellement que de l’intérieur, c’est une définition souple et très féminine de la maîtrise.

Femme (détail) de la carte de L’Etoile du Tarot de Jean Noblet (Paris 1650) – Editions letarot.com

Femme (détail) de la carte de L’Etoile du Tarot de Jean Dodal (Lyon 1701) – Editions letarot.com

Cela mène à ma prochaine question: vous faites des distinctions entre le Noblet, Dodal, et Viéville et les autres jeux dans la tradition Marseillaise. Pour vous, le Dodal est le dernier jeu de la tradition de Marseille dans lequel les détails étaient délibérément installés.

Oui.

Alors, pour l’oeil non formé, comme le mien, quand il s’agit de certains détails le Dodal ressemble plus au Conver que le Noblet. C’est le Noblet qui me semble dépareillé/bizarre.

C’est exact, pour moi aussi. Je crois que nous avons déjà répondu en partie : c’est le Marseille Lore! Noblet en fait partie indubitablement, mais de loin et d’étrange manière, avec lui on a l’impression d’un ancêtre venu d’une autre planète! On voit bien que l’enseignement de base est le même, mais ils n’ont pas eu visiblement le même prof.

Comment  arrivez-vous à percevoir de telles distinctions entre le Dodal et les jeux qui l’ont suivi?

Le graveur de Dodal sait de quoi il parle, soit par expérience, soit par transmission, soit, et c’est ce que je pense, les deux. Après lui, tout est figé, au mieux on parle des choses, parce qu’on en a entendu discuter. C’est la «souvenance». Mon cousin m’a dit que son frère a entendu raconter ci, ça. Tant que le graveur n’a pas vécu le processus intérieur de transformation jusqu’à la maîtrise, il ne sait pas vraiment de quoi il parle, il ne peut que copier. Dans le domaine du chemin intérieur, vous le savez certainement, les acteurs se repèrent entre eux. Le «frère spirituel» est détecté au parfum vibratoire qu’il dégage. Avec Noblet et Dodal, je me sens du même monde, pas avec Conver en encore moins avec les suivants. Je connais par coeur leur monde mental et permettez-moi de vous dire que je suis bien content d’en être débarrassé.

Enfin, je n’aimerais pas terminer cette interview sans savoir: quel sera le prochain?
J’imagine qu’en ce moment vous êtes prêts à vous reposer un peu, et vous réjouir de l’accomplissement énorme que vous avez fait, mais qu’est ce que vous allez faire quand vous vous sentirez prêts à reprendre?

Viéville, si j’arrive à me sortir du profond dilemme dans lequel je baigne. J’ai l’intime conviction que ce Tarot a été fait «en miroir», par nécessité, par impossibilité de faire autrement, et non pour donner une signification particulière. Alors pourquoi perturber et embrouiller les jeunes générations avec tous ces arcanes conformes au Marseille Lore pattern, mais en sens inverse! Ça me brouille l’écoute! Quant aux 5/6 arcanes hors canon, ils justifieraient à eux seuls l’effort! Ces «exceptions» confirment la règle et sont l’intérêt majeur de ce Tarot. La question mériterait que nos amis historiens et passionnés mènent une réflexion. Comme vous j’aime le «Marseille Lore» et je souhaiterais éditer le Viéville dans le sens et l’ordre du canon. Ce serait là un acte illicite. Aurais-je le courage de me faire massacrer par les puristes ?

* ( http://www.traditiontarot.com/viewtopic.php?id=110 )

Un graveur agé de 25 ans nommé CLAUDE MERME né à CHAMBERY et d’une famille de Maitre Cartier de CHAMBERY

(Son père s’appellait JOSEPH MERME) déclare lors de son mariage (qui a lieux le 03 avril 1714); avoir travaillé pour JEAN & JEAN PIERRE PAYEN à AVIGNON.

Il déclare aussi avoir travaillé pour un autre Maitre cartier JEAN-JOSEPH REVEST à CARPENTRAS.

A la date de son mariage, il travaillait pour un autre Maitre cartier d’AVIGNON, ETIENNE BLATEROND.

JEAN PIERRE PAYEN et BLATEROND confirment ses dires ce jour là.

SOURCES: Archives Départementales du Vaucluse. Etude Charrasse.

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  1. GYL
    février 3, 2015 à 9:51

    jean-claude Flornoy est un vrai Tarologue doublé d’un artisan cartier , et je dirais même d’un artiste inspiré du tarot : en lisant son livre et en utilisant les Dodal-Noblet restaurés par lui j’ai ressenti et compris la valeur hautement symbolique et initiatique du tarot de Marseille.
    merci jean-claude !

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