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Igor Barzilai: le Tarot artisanal.

Il serait plus opportun de laisser l’artiste se présenter lui-même mais j’ajouterais volontiers qu’Igor Barzilai aura été le premier à daigner me répondre lorsque j’ai commencé, il y a quelques années, une recherche d’informations plus approfondie sur les Tarots, alors que d’autres, plus connus, me laissaient dans l’expectative la plus totale. Il a d’ailleurs eu l’idée de rédiger des articles pour alimenter son blog à partir de mes questionnements. On peut régulièrement découvrir sur son site le fruit de ses découvertes et de son travail toujours teinté d’originalité.

Mnémosyne:

Pourriez-vous, car cela me semble important, exposer et clarifier ce qu’il en est des tarots que vous proposez?

Igor Barzilai:
 
Il s’agit de tarots que je crée à partir d’iconographies anciennes ou en réalisant mes propres dessins et que j’édite suivant deux procédés. Le premier est artisanal : je produis moi-même les cartes à partir d’une technique de fabrication qui date du XIVe siècle, consistant à contre-coller trois feuillets ensembles : deux de teinte ivoire (le papier au pot pour la face et le papier cartier pour le dos) entre lesquelles vient s’insérer une feuille sombre, la main brune. Le résultat est une carte rigide au toucher et à l’aspect ancien. Le second est un procédé plus classique au vu des méthodes de fabrication cartières actuelles, consistant à imprimer en offset les images sur une carte blanche. C’est la raison pour laquelle je qualifie ce dernier types de réalisation de classique et le premier d’artisanal.
 

Hormis le tarot de Blain qui est votre création, qu’en est-il de votre restitution du tarot de Nicolas Conver et du tarot de Nicolas Rolichon récemment publié. S’agit-il de reproductions, de restitutions ou de restaurations?

Dans la tarosphère, il y a parfois confusion entre ces trois termes. Personnellement, je préfère m’en remettre aux véritables définitions qui sont à la fois celle que l’on trouve dans un dictionnaire et que l’on utilise dans le milieu de l’art en général. La restauration consiste à remettre en état une œuvre d’art ou un objet ancien qui est abimé, en agissant directement sur celui-ci ; une reproduction ou un facsimilé est une réplique exacte, cherchant à être absolument identique à l’original, par exemple par procédé photographique. Mes réalisations ne sont donc ni des restaurations, ni des reproductions. Une restitution quant à elle, tend à reproduire l’original, c’est la raison pour laquelle je préfère ce terme concernant le tarot de Nicolas Conver. Dans le cas du tarot de Nicolas Rolichon, c’est un peu différent car le trait a véritablement été restauré en ce sens qu’il a fait l’objet d’une réparation du trait. Mais d’autres opérations telle que l’ajout des couleurs font qu’il s’agit bien globalement d’une restitution. En clair, ces deux tarots sont bien des restitutions.

Votre travail me fait penser à celui de Jean-Claude Flornoy mais vous n’utilisez pas les mêmes méthodes que lui. Vous n’avez peut-être pas les mêmes intentions…

En effet, il y a de fortes similitudes avec le travail de Jean-Claude Flornoy et ce n’est pas par hasard. Au tout début, la découverte de son travail ainsi que celui d’autres artisans dans des domaines connexes, m’a fortement inspiré. A cette époque je souhaitais reproduire le tarot de Nicolas Conver en utilisant les méthodes du XVIIIe siècle. Pour obtenir un résultat le plus proche possible de l’original, j’aurais voulu aborder la gravure sur bois et le pochoir. Mais pour des raisons évidentes de temps d’apprentissage et de réalisation, j’ai mis au point des techniques permettant d’obtenir un résultat similaire pour un temps plus respectable. Dans le sens où nous avions tous deux le souhait d’obtenir un résultat présentant un certain niveau de fidélité avec l’original, il me semble que nos intentions sont très proches.

Comment reproduisez-vous le trait des images des cartes pour les tarots de Conver et de Rolichon?

La chose s’est passé différemment pour l’un et l’autre. Pour le trait du Conver, je l’ai réalisé à l’encre noire appliquée au pinceau sur des planches agrandies deux fois et demi pour obtenir une meilleure précision. L’intérêt du pinceau et qu’il permet de faire varier l’épaisseur du trait, effet que l’on retrouve en gravure sur bois. Ce fut un travail long à la fois en terme de recherches iconographiques ainsi qu’au niveau de la technique d’encrage. Ce travail a exigé de continuelles comparaisons entre les différentes éditions dont je disposais, car le tracé a beaucoup évolué au cours des décennies. Je me souviens avoir étudié une dizaines de modèles datant de 1760 à 1960 pour déterminer chaque détail qui me paraissait discutable. Dans le cas du Rolichon cela a été très différent, car disposant d’images en noir et blanc dispensées de mise en couleur, j’ai pu récupérer directement les traits sans avoir à les redessiner. Mon travail a essentiellement consisté à nettoyer les images d’une centaine de tâches chacune et d’y ajouter les quelques manques dus à des traits effacés.

Par opposition à un facsimilé, ne pensez-vous pas qu’un travail de restitution n’expose pas au risque de trahir, même involontairement, le jeu travaillé? Ne risque t-on pas de dénaturer le trait et la couleur? Ce risque est-il important à vos yeux?

Oui, il est même essentiel. Comme je le disais, ma motivation première était au tout début d’obtenir un résultat le plus fidèle possible. Au cours de mon travail, j’ai vite compris que redessiner et mettre en couleur avec les outils actuels m’amenait à m’éloigner du résultat d’un exemplaire original tel qu’on l’obtiendrait avec un facsimilé. En effet, un original de Nicolas Conver présente des défauts tels que des effacements du trait noir, des débordements et bavures de la mise en couleur au pochoir. Ces imperfections inhérentes aux méthodes de l’époque n’étaient pas dues à une volonté de leur auteur, mais plutôt aux impondérables des techniques de l’époque. J’ai alors compris que la fidélité que je recherchais n’était pas tant d’obtenir le même résultat, mais plutôt d’avoir la même démarche que l’auteur original. Je cherchais à réaliser un tarot tel que Nicolas Conver aurait peut-être souhaité l’obtenir lui-même, c’est-à-dire sans débordement de couleur ni effacements de traits noirs. C’est pourquoi j’ai plutôt tendance à considérer que ma réalisation du tarot de Nicolas Conver respecte, non pas l’orignal lui-même, mais l’esprit de l’original. Cela est d’autant plus vrai en parlant de l’enveloppe dont nous connaissons pas du tout l’aspect et que j’ai dessiné en m’inspirant d’autres enveloppes de la même époque et des cartes numérales du tarot de Nicolas Conver.

Comment est né le tarot de Blain?

Cela me ramène bien loin en arrière lors de ma découverte des tarots dans un livre que l’on m’avait offert par hasard. J’avais totalement dévoré l’ouvrage qui avait été pour moi comme une révélation inspiratrice à différents niveaux : symboliquement, spirituellement et bien entendu graphiquement. Sans attendre, j’ai commencé à faire quelques dessins spontanés au crayon sur le premier support qui m’est tombé sous la main, une feuille scolaire quadrillée. Ces dessins ne ressemblaient absolument pas au tarot de Blain actuel, mais ils avaient un style enfantin qui me touchait et me donnait envie d’aller plus loin. Après avoir dessiné deux arcanes et les avoir mis en couleurs, j’étais très enthousiaste à l’idée d’aller jusqu’au bout, mais je sentais que si je devais me lancer dans la réalisation des vingt-deux arcanes, il fallait que ce soit un travail plus mûrement réfléchi. Je me suis donc donné une ligne de conduite basée sur des règles esthétiques primordiales simples, permettant à tous les arcanes de partager une homogénéité graphique.

Quels sont d’ailleurs les jeux anciens qui vous ont inspiré pour la conception du tarot de Blain?

Dans le livre dont je vous parlais et qui m’a initié aux tarots, les images étaient celles de l’ancien tarot de Marseille de Paul Marteau (1930). Mes premières recherches historiques m’amenèrent vite à l’ancêtre du tarot de Paul Marteau, celui de Nicolas Conver (1760). Remonter plus loin équivalait à obtenir un graphisme différent, ce que je ne souhaitais pas car ces images avaient certaines qualités que je risquais alors de perdre. C’est donc le tarot de Nicolas Conver qui m’a servi de modèle.

Quelle part de liberté vous êtes-vous accordé par rapport à ces références?

Assez peu. Chaque symbole a été reproduit avec la plus grande fidélité qu’il m’était possible d’atteindre. On peut par exemple, comparer les touffes d’herbes pour lesquelles je me suis fait un devoir de respecter le nombre de brindilles ou le nombre de boutons de chemise de certains personnages. Je voulais qu’un tarologue habitué au tarot de Conver ou de Marteau puisse utiliser mon tarot en y retrouvant tous les symboles qui lui étaient familiers. En définitive, la part de liberté ne s’est exprimée que dans le style graphique et dans la mise en couleurs.

Qu’en est-il, justement, des couleurs du tarot de Blain?

J’ai d’abord employé les couleurs du tarot de Nicolas Conver, mais une fois les prototypes en main, je n’en étais pas satisfait. Parallèlement, il se trouve que je faisais des recherches en colorimétrie en partant des premières découvertes sur ce sujet (Newton, Boutet et Goethe), pour arriver à des travaux plus récents dont le triangle de Maxwell et la remarquable classification de Munsell. Au départ, ces investigations n’étaient pas destinées au tarot, mais il se trouve qu’une mise en relation semblait intéressante. À la même période, j’étudiais aussi les mandalas et voyait des correspondances possibles avec les tarots, en découpant un cercle en vingt rayons correspondant aux arcanes un à vingt (les deux arcanes de bouts restant étant placés aux centre de la figure). C’est la rencontre de ces trois éléments qui a déterminé les teintes du tarot de Blain : la colorimétrie, mes dessins et les mandalas.

Vous avez, il y a peu, publié le tarot de Nicolas Rolichon. Que pouvez-vous nous en dire?

Il y a deux ans environ, je m’intéressais à l’histoire de l’ésotérisme et cherchais dans des ouvrages anciens comme récents tout ce que je pouvais trouver sur ces hommes et ces femmes en quête de réponses aux grands mystères. Je me penchais sur toutes sortes d’ouvrages historiques et encyclopédiques. La découverte de l’article d’Henry Decharbogne sur les tarots dans un ancien Larousse de 1919 a évidemment été une grande surprise car je découvrais un tarot qui était absolument inconnu. Il m’a semblé évident que ces images méritaient d’être reproduites sous forme de cartes. La partie la plus délicate fut la mise en couleurs, car je ne disposais d’aucun indice, si ce n’est deux tarots similaires mais provenant de cartiers plus récents. J’ai donc imaginé trois mises en couleurs que j’ai soumises sur deux forums, l’un francophone et l’autre anglophone : Le Fabuleux Forum du Tarot et Aeclectic Tarot Forum. Les internautes m’ont grandement aidé en donnant leurs préférences et surtout leur avis accompagnés d’arguments très réfléchis. Cela nous a permis de partir sur une des trois pistes et de l’affiner.

Si je ne m’abuse, c’est un inédit et une idée originale…

Oui ce tarot n’avait encore jamais été restitué, j’en ai donc d’abord réalisé une édition artisanale, puis trois mois après une édition classique. En effet, l’idée est originale car à ma connaissance, cela ne s’était encore jamais fait de produire un tarot à partir d’une ancienne planche en noir et blanc et de faire des recherches pour tenter de trouver des teintes réalistes. Mais d’un autre côté, je ne pense pas avoir eu une idée si originale que cela, car après tout si je ne l’avais pas fait, il est fort probable que quelqu’un d’autre s’en serait chargé. La découverte de cette planche en noir et blanc appelait implicitement un travail de restitution.

Comment est-il possible que ce jeu n’ait laissé aucune trace si ce n’est dans un dictionnaire!

Il est évident que de nombreux autres jeux ont disparu parce qu’il n’ont pas survécu au temps. La plupart n’ont pas eu la « chance » d’avoir été reproduits sous une la forme d’une planche encyclopédique avant de disparaître. Pensez que nous ne connaissons qu’une seule édition du Vieville, deux du Dodal, alors que tous deux ont été produits à leur époque à des milliers d’exemplaires. Ce sont les rares rescapés et de nombreux autres ont disparu pour toujours. Mais peut-être qu’un jour la planche d’Henry Decharbogne ou de son éditeur réapparaitra-t-elle soudainement. Récemment, j’ai découvert un tarot du début du XXe siècle, absolument inédit et dont j’ai pu acquérir une dizaine d’arcanes d’assez grand format. Il semble n’avoir jamais été édité, en tout cas je n’en ai trouvé nulle trace dans l’encyclopédie Kaplan ni ailleurs. Il existe certainement de nombreux tarots qui n’ont laissé aucune trace et qui seront découvert au fil des années à venir.

Ce jeu me fait furieusement penser à celui de Jean Dodal. À tort ou à raison.

Oui en effet, le tarot de Nicolas Rolichon est du même type que celui de Jean Dodal ainsi que celui de Jean Payen. On les classe dans les tarots de type I, de même que celui de Jean Noblet (mais ce dernier présente tout de même quelques différences). Lorsque j’ai commencé à y travailler, j’ai mené en parallèle des recherches historiques sur la famille Rolichon à partir des archives de la bibliothèque nationale ainsi que sur Henry Decharbogne. C’est ainsi que j’ai retrouvé le contact de sa petite fille et ai pu correspondre avec elle. J’ai également pris contact avec Thierry Depaulis qui a très aimablement accepté d’effectuer une dernière relecture du livret d’accompagnement du tarot de Nicolas Rolichon. Pour des raisons évidente de similitudes, il y est également question des tarots de Dodal et Payen. Ces trois tarots font partie de la même famille.

Finalement, avez-vous une idée quant à l’attrait apparemment toujours d’actualité pour le tarot de Nicolas Conver?

La plupart des tarologues ont commencé avec le tarot Grimaud de Paul Marteau. Dès qu’ils en recherchent l’origine, ils remontent à celui de Nicolas Conver à l’iconographie particulièrement plaisante, avec ses traits partiellement effacés et sa mise en couleur plus subtile.

Comment et pourquoi ce tarot s’est-il longtemps retrouvé comme référence pour nombre d’amateurs des tarots?

Le succès de ce jeu est du à un concours de circonstances. D’abord, le dessin du tarot de Nicolas Conver a un style plus académique que celui des jeux antérieurs : les personnages sont mieux proportionnés, ont des postures plus naturelles et les visages ont moins tendance à grimacer. Pour ces raisons, il est possible qu’à l’époque, ce modèle ait séduit les joueurs. Ensuite il a été produit par Nicolas Conver qui fut graveur à la cour du Roi. Ce prestige lui a certainement ouvert de nombreuses portes et assuré une belle carrière, permettant de diffuser massivement son tarot. C’est d’ailleurs certainement pour cette raison que l’on a pu retrouver plusieurs éditions du XVIII ou du début du XIXe siècle, donc assez proches des premières productions de Conver. Enfin, le fait qu’un grand éditeur tel que Grimaud en ait produit une variante en 1930, justement nommée « Ancien tarot de Marseille », a permis de relancer ce modèle. Son succès a été renforcé par le fait qu’étant le principal tarot disponible sur le marché durant tout le milieu du XXe siècle, c’est celui qui a le plus été représenté dans les ouvrages de tarologie, faisant par la même la promotion du tarot de Grimaud. Ce sont tous ces faits, et peut-être d’autres moins évidents, qui ont en fait un tarot de référence.

Si l’envie me prenait de participer à la remise à flot d’un de ces vieux navires, activité au succès grandissant, quels tarots serait-il intéressant de sortir de l’ombre?

Chaque tarot présente un intérêt. Certains sont beaux, d’autres curieux, certains parlent à notre inconscient alors que d’autres nous semblent donner des réponses pratiques. Si vous souhaitiez restituer un tarot, je vous conseillerai de vous pencher avant tout sur jeu dont les images vous parlent.

Que pensez-vous de la tentation de créer son propre tarot ? En regard des divers points de vue dont j’ai pu prendre connaissance, je me demande si cette opération est tout à fait envisageable et sans scrupule, une folie et une déraison, un crime et un manque de respect de ce qui a déjà été fait par exemple par les maîtres cartiers ou un apport et une contribution tout à fait respectables à la grande histoire des tarots, quelle qu’en soit l’intention primaire, d’humilité ou d’orgueil.

Créer son propre tarot est une aventure merveilleuse. Les images des vingt-deux arcanes majeurs présentent les principaux archétypes de la vie avec les situations qu’elle présente à l’humanité dans le quotidien comme sur le long terme. On y retrouve les préoccupations universelles : la chance, la volonté, l’amour, la mort, les vices… tout cela sur un fond de quête initiatique. C’est donc un support particulièrement stimulant qui propose un espace d’expression illimité et adaptable à chacun. S’inspirer d’anciens tarots pour créer une nouvelle œuvre, je n’y vois là aucune marque de manque de respect. Peut-être même au contraire une certaine forme d’hommage. Quelle que soit sa source, réalisée avec sincérité et talent, toute nouvelle création est positive et enrichit le paysage culturel.

N’hésitez pas à parcourir le site d’Igor pour découvrir plus en détail son travail et pourquoi pas, acquérir un de ses jeux, classique, artisanal ou à la carte et à lire son blog où l’on peut télécharger gratuitement un amusant Tarogami!

 » 5 questions à  » … Igor Barzilai ! (15/12/2015)

ncb

Vous proposez dès à présent le Tarot d’Oswald Wirth… Pourquoi sortir ce jeu du placard ?

En recherchant les origines du tarot de Paul Marteau, j’étais remonté, comme bon nombre d’autres tarophiles, à celui de Nicolas Conver. Il m’arriva la même chose, après avoir lu le Tarot des imagiers du Moyen-âge de Oswald Wirth (édition Tchou 1966) : Intrigué par le tarot qui y figurait dans cet ouvrage, je me suis lancé dans une rapide enquête qui me révélait les origines de ces images. En réalité, elles avaient été dessinées par Michel Siméon dans les années 1960 à partir d’un exemplaire de 1926 réalisé pas Oswald Wirth et qui accompagnait également l’édition originale de son Tarot des imagiers du Moyen-âge. Mais en poussant les recherches, on arrivait à un original qu’il avait dessiné puis publié en 1889. J’ai tout de suis été séduit par ces images au dessin à la fois simple dans son traitement graphique (très proche de l’école belge de bande dessinée) et à la fois riche en symboles. Il n’en existait alors aucune réédition et comme je souhaitais en disposer d’un exemplaire que je pourrais tenir en main, j’ai envisagé de le créer. Je souhaitais qu’il soit dans son format original, sur une carte épaisse, avec son dos vert d’eau. C’était une envie personnelle et lorsque, grâce à une amie, j’ai pu m’en procurer les images en haute qualité, j’ai tout de suite réalisé un facsmilé. Tenir en main ces images de grand format était très agréable et puisque ce tarot m’était apparu comme une nécessité pour moi-même, je me suis dit que d’autres tarophiles seraient heureux de pouvoir aussi en disposer. C’est à ce moment que j’ai envisagé d’en créer une édition et que j’ai commencé à travailler à sa restitution.

Qu’est-ce qui peut encore justifier un travail de restitution d’un Tarot en lieu et place d’un fac-similé (de qualité!), respectueux de l’original, sans interférence, volontaire ou non ?

La qualité et l’authenticité. Précisons d’abord la différence qu’il y a entre un facsimilé et une restitution.
Dans les cas de la fabrication cartière, un facsimilé est une réimpression faite à partir d’un ancien jeu. Ce sont des images scannées puis réimprimées telles qu’elles. On y voit donc des artefacts dus à l’impression du trait, des débordements de mise en couleurs ainsi que des tâches ou des traces d’usures. Toutes ces particularités qui contribuent au charme d’un facsimilé.
La restitution, quant à elle, consiste en une re-création des images afin d’en produire un exemplaire de jeu tel qui l’était à l’origine donc sans tâches d’usures, avec un meilleur contrôle des couleurs (un exemple flagrant est le vert du tarot de Nicolas Conver) et avec la possibilité d’apporter des corrections, telles que « réparation »du trait ou d’application des couleurs sans débordement.
De ces deux méthodes, l’une n’est pas forcément meilleure que l’autre, elles présentent chacune leurs avantages et leurs inconvénients. Le facsimilé donne vraiment un aspect ancien très charmant, mais en y regardant de plus près on constate que les tâches et salissures sont imprimées avec un effet de tramage, ce qui est loin d’être authentique. D’un autre côté, la restitution offre un jeu dont les marques d’usures seront bien réelles (lorsqu’elles se seront faites à l’usage), mais tant qu’elles n’ont pas encore beaucoup servies, les cartes ont l’air neuf comme si on les avait sorties de leur enveloppe au xvıııe siècle.
Au final, je pense que ce sont deux philosophies différentes qui correspondent à deux publics différents. Je fais personnellement partie de ceux qui préfèrent utiliser un jeu dont les tâches ne sont pas fictives, qui présentent une application de couleurs vives ainsi qu’un trait bien lisible. Cette préférence personnelle est renforcée par le fait que la plupart des facsimilés présentent d’autres caractéristiques qui les rendent peu conformes aux originaux : surface plastifiée et coins arrondis, donnant souvent un aspect trop clinquant pour être vrai. Cela ne m’empêche pas de disposer de nombreux facsimilés dans ma collection et d’avoir du plaisir à les contempler et à les étudier. Ma restitution du tarot de Nicolas Conver a été réalisée à partir d’un exemplaire original, mais j’ai eu recours à plusieurs facsimilés pour corriger des centaines de détails du trait et mieux orienter la palette des six couleurs.

Le Tarot occulte, perpétué par Oswald Wirth, n’est-il pas [pour reprendre l’ouvrage « Tarot, jeu et magie »] un « détournement », une dérive préjudiciable et condamnable ?

Dans Tarot, jeu et magie, Thierry Depaulis ne va pas jusqu’à considérer l’occultisme comme préjudiciable ou condamnable (voir pages 131 et 132). Son point de vue, en tant qu’historien, est heureusement factuel. De même l’article qu’il fait du tarot d’Oswald Wirth ne dépasse pas la description historique (page 139). Il s’en tient donc, aux faits qu’il relate, sans porter de jugement. Toutefois, il présente effectivement l’occultisme pratiqué à partir des jeux de cartes, comme un « détournement ». En effet, les tarots sont à l’origine un jeu de cartes à jouer et non un jeu divinatoire. C’est bien plus tard, que les cartes sont détournées de leur usage premier (ludique) pour devenir des outils de mancie, puis à partir du milieu du XIXe siècle, un support de pratiques et de théories occultes. C’est ainsi que certains auteurs ont même été jusqu’à créer leur propre tarot, spécifiquement adapté à leurs idées.
Quant à déterminer si le tarot occulte est préjudiciable ou condamnable, cela pose la question de savoir si un tel tarot est en mesure de faire quelque chose de mal qui justifierait qu’on le condamne. En soi, un tarot quel qu’il soit, ne fait pas de mal : c’est le cartomancien qui, suivant l’emploi qu’il en fait, peut faire le bien ou le mal. Cela varie suivant ses intentions et la maîtrise qu’il a de lui-même et de son tarot. Même bien intentionné, nul n’est à l’abri d’une maladresse.
Enfin, on peut aussi se demander quelle est l’intention de l’auteur du tarot car s’il véhicule des idées très négative qui se ressentent dans les images, on peut là aussi, envisager de condamner son œuvre. En général, les créateurs de tarots sont des personnes bien intentionnées qui proposent à travers des images, un outil d’introspection pour mieux se comprendre et aider son prochain. Bien entendu, il y a des exceptions, dont le cas le plus représentatif est certainement celui d’Aleister Crowley. Mais mis à part quelques rares cas, la plupart des tarots et oracles, qu’ils soient occultes ou non, sont bienveillants. Dans le cas d’Oswald Wirth, on est même en présence d’une forte bienveillance. Il n’y a qu’à lire ses ouvrages pour se rendre compte qu’il était avant tout un homme de bien, philosophe et humaniste.

C’est davantage la filiation des idées qui semble occulte en la matière : qui initie quoi, qui s’inspire de qui… par ailleurs, que reste-t-il de cette manoeuvre encore peu connue ?

L’histoire de l’occultisme est un vaste domaine dans lequel s’enchevêtrent de nombreuses ramifications. À la question « Qui s’inspire de qui » , dès que l’on en recherche les premiers inspirateurs, il faut remonter à la préhistoire de l’occultisme, qui commence dès que l’homme donne un sens symbolique (et donc invisible, ou occulte) aux choses qui parviennent à ses sens, donc dès la création des premières œuvres d’art sculptées et peintes. C’est là que commence l’occultisme : c’est-à-dire, le fait de révéler le sens invisible (fortement lié à la vie spirituelle) à des choses purement matérielles. Par la suite, suivant les cultures, on voit apparaître des objets aux vertus magiques et qui sont réservés à des cérémoniels particuliers. Durant l’antiquité, des penseurs vont commencer à proposer des idées pour expliquer tout ce qui est sujet à question et à discussion. Et plus tard encore, un occultisme littéraire se fait jour, proposant parfois des théories, et donc des explications mettant en rapport les causes et les effets. C’est à ce moment que des idées très variées se font jour sous diverses formes : l’alchimie, la magie, la mantique, la numérologie, l’astrologie, la kabbale…
En matière de filiation, le tarot d’Oswald Wirth de 1889 (ainsi qu’un certain nombre d’idées qu’il expose dans son ouvrage de 1927), est directement inspiré par les écrits d’Éliphas Lévi (milieu du xıxe siècle). Si l’on en cherche les origines, on se rend compte qu’on en trouve les traces dans la kabbale, et en particulier dans le Sepher Ha Zohar que Moïse de León a compilé au xıııe siècle, et qu’il a lui-même puisé dans des écrits plus anciens dont le Sepher Yetsirah peut être considéré comme le premier maillons kabbalistique. Ces anciens textes sont en partie des interprétations de la Torah, c’est-à-dire, de l’ancien testament. Pour remonter aux premiers inspirateurs, cela nous mène à la mythologie babylonienne et encore avant à la tradition orale.

Sans Wirth et ses comparses, le Tarot serait-il toujours Vivant ; ne leur doit-on pas, peu ou prou, sa survivance ?

En effet, il est évident que Oswald Wirth et d’autres avant, puis après lui, ont contribué à maintenir allumée, sinon à revivifier la flamme du tarot. On sait qu’Antoine Court de Gébelin est le premier auteur a avoir lancé l’idée d’utiliser le tarot comme support divinatoire à la fin du xvıııe siècle. S’il n’avait pas été suivi par Etteilla qui en popularisa le concept par ses ouvrages, ses consultations, et son tarot ésotérique, il est possible qu’Éliphas Lévi n’aurait pas eu vent des idées qu’il a lui-même exprimées dans son Dogme et rituel de la haute magie, et notamment l’association des caractères hébreux aux vingt-deux arcanes du tarot, telle que suggérée originellement par Court de Gébelin. Dans cette continuité, même s’il ne propose pas de bibliographie dans son ouvrage de 1949, Paul Marteau s’appuie manifestement sur ses prédécesseurs. C’est peu avant qu’il invente (ou au moins popularise) le concept du livret d’accompagnement d’un jeu de carte divinatoire, tel que celui qui accompagnera son Ancien tarot de Marseille, et cela jusqu’à aujourd’hui. Il est évident qu’un petit livre contribue au succès d’un jeu de cartes, et surtout à permet de communiquer les méthodes d’utilisation ainsi que les théories plus ou moins personnelles de l’auteur. Le concept du livret sera repris par de nombreux cartiers et on ne conçoit plus aujourd’hui d’acquérir un jeu de cartes sans qu’il soit accompagné d’explications. Outre-manche, des auteurs anglais ont également apporté leur contribution. Une des plus importantes est due à Arthur Edward Waite qui, inspiré par les écrits de Lévi et de Papus, a imaginé un tarot dont les quarante cartes numérales se présentent comme des arcanes majeurs, c’est-à-dire entièrement illustrées de scènes évocatrices et symboliques. Ce principe sera repris dans un certain nombre de tarots. Plus récemment, à la fin du xxe siècle, Alexandro Jodorowsky et Marianne Costa ont avancé de nouvelles idées qui ont stimulé la passion des vétérans et attiré les néophytes. Même si ce succès est du à une présentation pédagogique de qualité et à des idées novatrices, on y retrouve encore une fois l’influence des anciens.
Ce qui peut expliquer la survivance et le succès du tarot, est que toutes ces idées, inventées ou découvertes par des auteurs qui se reprennent successivement ou mutuellement, parlent à une part de notre esprit particulièrement réceptif aux images et aux symboles. Présentées à la manière d’archétypes jungiens, c’est un peu comme si ces idées sommeillaient en nous et n’attendaient qu’une expression littéraire à notre porté. Car en définitive, et pour citer Oswald Wirth, dans son tarot des imagiers du Moyen-âge : « Les idées dont s’inspire le Tarot sont d’une extrême antiquité. Les idées n’ont pas d’âge : elles sont aussi vieilles que la pensée humaine ; mais elles ont été exprimées différemment selon les époques. »

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