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Règles du jeu des tarots.

REGLES DV IEV DES TAROTS

(BnF, Mss., Dupuy 777, f° 94-97)

Attribuées par Thierry Depaulis à Michel de Marolles, abbé de Villeloin, inspirées par la princesse Louise-Marie de Gonzague-Nevers, rédigées à l’été 1637, aussitôt imprimées à Nevers par Jean Fourré et conservées au département des Manuscrits de la BnF.

Voir le texte « Quand l’abbé de Marolles jouait au tarot » de Thierry Depaulis, téléchargeable, avec d’autres textes et après une rapide inscription, sur Academia.

fresque-de-la-maison-borromee

Ce jeu qui est composé de soixante & dix-huict Cartes, se peut distribuer en cinq

bandes (35), la première & la plus noble de toutes appellée triomphes (36) qui sont au

nombre de vingt-deux : & les quatre autres couleurs sont nommées d’espées, bastons,

couppes & deniers, chacune desquelles a quatorze cartes : Sçauoir le Roy, la

Royne, le Cheualier, & le Faon (37), qui s’appellent aussi les quatre honneurs & le reste

depuis le dix iusques à laz, n’ayant pas peu de rapport à ces petites gens de la lie du

peuple, qui sont beaucoup plus à charge qu’à plaisir, principallement quand il s’en

rencontre de toutes les liurées auec peu de triomphes : Car alors les Roys mesmes auec

leurs Amazones ny tout leur empire ne peuuent empescher vne ruine entiere au joüeur,

qui n’auroit peu flechir les autres à refaire.

La beauté de ce jeu est d’auoir force triomphes & principallement les hautes auec

le Monde, le Math, & le Bagat (38), & quelques Roys : par ce qu’auec les triomphes on

surmonte tous les efforts des quatres [sic] peintures (39), quand on y fait des renonces

(40).

Et par le moyen du Monde, Math, & Bagat, & les Roys, on se fait payer autant de

marques de chacun que lon en peut leuer en joüant, à cause de quoy on les nomme

Tarots par excellence. Et toutes les fois qu’ils paroissent dans le jeu, il leur faut payer le

tribut ou eux mesmes sont contraints de payer la rençon s’ils tombent entre les mains

de leurs ennemis, c’est à dire que celuy qui les perd donne vne marque à chacun.

Mais auant que d’entrer plus auant dans le destail de ce jeu, il me semble a propos

de dire qu’il n’y faut estre que trois personnes au plus, & qu’il n’est pas fort agreable a

deux, estant mesme encore necessaire d’y en supposer vn troisiesme que l’on appelle le

Mort, duquel l’on tire selon le hazard autant de cartes que les autres font de mains (41)

pour estre emportées par celuy qui est le plus fort. Neantmoins ceux qui l’ayment

extresmement s’y peuuent quelquefois diuertir de la sorte.

Mais afin de le trouuer plus agreable il est bon d’oster douze cartes inutiles des

quatre peintures, c’est a dire trois de chacunes, sçauoir les dix, neuf, & huict des

couppes & deniers, & les trois, deux & az d’espées & bastons qui sont les moindres de

chacun de ces points, par ce que les hautes de couppes & deniers ne sont pas de plus

grande valeur que les basses des Espées & bastons (42).

Et ainsi comm’il faut distribuer toutes les cartes entre les joüeurs, il en demeurera

vingt-quatre a celuy qui faict, & vingt & vne a chacun des autres. Cette vne, & ses

quatre de plus que les vingt estant pour faire les escarts, sans toutesfois qu’il soit

loysible d’escarter aucun des sept Tarots, ou des triomphes sur peine de deux marques

a chacun.

Que si l’on escarte mal ou que l’on n’escarte point du tout, il faut donner vne

marque a chacun, & ne plus rien compter.

Si l’on donne mal tout de mesme, on perd le coup, & les cartes ne se peuuent donner

que trois a trois ou cinq a cinq. Et n’est pas permis de les regarder sinon celle de

dessous sur peine d’vne marque a chacun.

Que s’il se trouue vn Tarot sous la main de celuy qui donne, il luy vaudra vne

marque de chacun.

Au reste il n’est non plus permis de renoncer a ce ieu qu’à tous les autres ieux de

carte [sic] sur peine d’vne marque a chacun & de ne plus rien compter, si toutesfois

l’on ne recognoist sa faute en leuant la seconde main d’apres : Mais si par mégarde ou

autrement l’on iette sur la table vne carte qui ne soit point de renonce on ne la doit plus

retirer.

Celuy qui à [sic] laz de deniers appellé la carte de la belle gaigne vne marque de

chacun en la joüant soit qu’on la perde ou qu’on ne la perde pas.

Trois Roys valent vne marque de chacun.

Quatre Roys valent quatre marques de chacun a cause de l’Imperiale & des quatre

Tarots, autrement si l’on vouloit compter cinq ou six Tarots, lesdicts quatre Roys ne

valent que trois marques.

Deux Roys & le Math gaignent vne marque de chacun.

Trois Roys & le Math deux.

Quatre Roys & le Math six.

Le Monde, le Math & le Bagat, trois.

Quatre Tarots, vn.

Cinq Tarots, deux.

Six Tarots, trois.

Sept Tarots, quatre.

Les sept Tarots & la belle, cinq.

Si quelqu’vn n’a l’vn des trois Tarots, Monde, Math, & Bagat, il paye vne marque a

celuy qui en a deux, & cela s’appelle qui n’a le sien.

Dix triomphes valent vne marque de chacun.

Quinze triomphes, deux.

Vingts triomphes, trois.

Qui a les quatre honneurs de chaque point ce qui s’apelle Imperiale gaigne vne

marque de chacun.

Qui a les quatre Roynes les quatre Cheualiers, ou les quatre Faons, qui s’appellent

aussi Imperiale, gaigne pareillement vne marque de chacun.

Si quelqu’vn a les quatre hautes ou les quatre basses de triomphes, ce qui s’appelle

Brizigole (43) gaigne vne marque de chacun.

Si quelqu’vn a les cinq hautes ou les cinq basses, il en gaigne deux.

S’il a les six hautes ou les six basses il en gaigne trois.

S’il fait le Bagat, ou vn Roy le dernier il en gaigne six.

Celuy qui ne s’est point excusé en joüant en paye deux à chacun & cette excuse se faict

auec la carte du Math, qui est vn des sept Tarots, qui ne prent point & ne peut estre pris,

mais se presente sur la main des autres ioüeurs, & se remet dans les cartes qui sont

leuées.

Si quelqu’vn ne montre point ses dix, quinze ou vingts triomphes il ne les compte

point.

Et tout de mesme si quelqu’vn oublie aucune de ses Imperialles, Brizigoles, trois

Roys, deux Roys & le Math, ou qui n’a le sien n’est plus receu à s’en souuenir.

Et d’autant que la valeur des cartes est aussi considerée lors qu’il faut desconter a

la fin du coup, il est necessaire de sçauoir que chacun des sept Tarots vaut cinq points,

s’il est joinct auec deux autres cartes de nulle valeur. Les Roynes valent quatre : les    

Cheualiers trois, & les Faons deux, se trouuans pareillement chacuns accompagnez de

deux cartes sans prix. Et vne main toute simple vaut vn point.

Or afin de ne perdre aucune de ces cartes à la fin du coup, il est requis que chacun

des trois pesonnes qui joüent aye vingt-cing [sic] de ces points dans son jeu : car s’il en

perd cinq il payera vne marque à celuy qui les gaignera : S’il en perd dix, il payera deux

marques, & s’il en perd quinze, il payera trois marques : mais s’il n’en perd que trois ou

quatre il ne payera rien : & tout de mesme s’il n’en perd que sept, huict, ou neuf, il ne

payera qu’vne marque : & dans ce descompte les triomphes, excepté le Monde, le Math,

& Bagat, sont de nulle valeur pour les points que i’ay dits.

Que si couppant pour voir qui fera il se rencontre quelque triomphe elle sera plus

estimée qu’aucune des cartes du point, sinon le Math qui ne vaut rien du tout en ce

rencontre.

Et si quelqu’vn à [sic] mauuais jeu il luy sera permis de prendre patience, & se

desennuyer à donner du plaisir aux autres, si on ne luy faict la grace de recommancer le

coup en payant force marques.

 

(35) Bande « troupe, groupe (armé) » est un emprunt à l’italien (XIVe s.).

(36) Atouts. Le mot « atout » n’est guère courant avant le milieu du XVIIIe siècle ;

« triomphe » est ici le terme classique.

(37) Nous disons aujourd’hui dame, cavalier, valet. Faon est un italianisme évident

(c’est l’italien fante « valet »), qu’il aurait été sans doute préférable d’écrire fant, de

même prononciation.

(38) Ce sont les trois « bouts » du tarot qui sont énumérés ici : le Monde, c’est le 21 ; le

Math ou Mat, c’est l’excuse (italien matto, « fou ») ; le Bagat est notre « petit » ou 1

d’atout (italien bagatto). Mat et bagat sont bien attestés en français dès le XVIe siècle.

(39) Couleurs.

(40) C’est-à-dire quand on n’a pas de la couleur demandée.

(41) Mains = levées, plis.

(42) Autrement dit, à coupes et deniers, l’ordre des cartes numérales est inversé : de

l’as, qui vient au-dessous du valet, au dix qui est la plus basse. Cette disposition est

traditionnelle au tarot, mais n’a pas subsisté dans le jeu français

actuel.                                                                                                                                  

(43) Ce curieux terme est inconnu en français : il est, lui aussi, emprunté à l’italien. Au

sens de « séquence d’atouts », il semble en effet lié au tarot dans la péninsule :

brezigola dans un livre imprimé en Piémont en 1565, bergigole (au pluriel) dans un

manuscrit peut-être vénitien de la fin du XVIe siècle, et surtout verzigole, terme du jeu

de minchiate, forme de tarot florentin qui se jouait avec 97 cartes.

 

Addition manuscrite de la main d’Augustin Dupuy.

 

il n’est pas permis d’escarter un Tarot ou une triomphe sur peine de deux marques a chacun.

Qui escarte mal ou n’escarte point du tout, donne une marque a chacun, & ne peut rien compter.

Qui donne mal pert le coup, & paie une marque a chacun.

S’il se trouve un Tarot a la premiere main de celui qui donne il lui vaudra une marque de chacun.

Qui renonce paie une marque a chacun & ne peut rien compter.

Celuy qui a laz de deniers dit la belle gangne une marque de chacun en le iouant, soit qu’on

le perde ou non.

Trois Rois valent une marque de chacun.

Quatre Rois valent quatre marques de chacun.

Deux Rois & le mat valent une marque de chacun.

Trois Rois & le mat, deux marques.

Quatre Rois & le mat six.

Le Monde, mat, & Bagat, trois marques chacun.

Quatre Tarots valent une marque de chacun.

Cinq Tarots deux.

Six Tarots trois.

Sept Tarots quatre.

Sept Tarots & la belle, cinq.

Si quelqu’un n’a le sien il paie une marque a celui qui en a deux.

Dix triomphes valent une marque de chacun.

Quinze triomphes, deux.

Vingt triomphes, trois.

Qui a une Imperiale gangne une marque de chacun.

Qui a les quatre Reines, les quatre Chevaliers, ou les 4. Faons qui s’appellent aussi

Imperiale, gangne une marque de chacun.

Qui a les 4 basses ou les 4 hautes de Triomphe ce qui s’appelle Brizigole gangne une marque

de chacun.

Qui a les cinq hautes, ou les 5 basses en gangne deux.

Qui a les six hautes ou six basses en gangne trois.

Qui fait le Bagat ou un Roi le dernier gangne six marques de chacun.

En recontant les cartes a la fin du ieu il faut avoir 25 points chacun pour ne rien perdre :

celui qui en pert cinq – il paie une marque à celui qui les gangne, s’il en pert dix il paiera

deux marques, s’il en pert 15, trois marques : mais s’il ne pert que trois ou quatre il ne paiera

rien : & s’il n’en pert que sept, huict, ou neuf, il ne paiera qu’une marque, s’il en pert 12, 13,

ou 14, il ne paiera que 2 marques.

En couppant pour voir qui fera s’il se rencontre quelque Triomphe elle sera plus estimee

qu’aucune des cartes du point : le mat ne vaut rien du tout en cet endroit.

Celui qui a le mat & ne s’est point excusé en iouant – & le garde a la derniere paie deux

marques a chacun.