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Thierry Depaulis: les Tarots et leur histoire.

décembre 17, 2013 Laisser un commentaire

On imagine encore trop souvent et à tort que l’histoire et l’évolution des Tarots sont inconnues, perdues dans la nuit des temps et impénétrables. Sans parler des légendes toujours en vogue à ce propos.

C’est grâce à de sérieuses recherches aujourd’hui disponibles à la lecture que Monsieur Thierry Depaulis nous offre d’en prendre connaissance et de s’en émerveiller.

Une histoire ancienne et complexe, certes, mais une histoire riche et clairement tracée et exposée -avec de récentes et excellentes découvertes- par ce collectionneur, chercheur et historien de la carte à jouer et des Tarots également Membre Honoraire et Chairman de l’International Playing-Card Society et président de l’association « Le Vieux Papier »

Thierry Depaulis a participé à divers reportages et a rédigé maints articles et ouvrages sur la carte à jouer et les Tarots faisant autorité en la matière.

Mnémosyne:

Sur quoi s’appuie-t-on pour retracer l’histoire des Tarots?

Thierry Depaulis:

Comme tout sujet d’histoire, sur des documents d’époque, « de première main » si possible, dûment examinés, lus (pour les textes), relus…, regardés (pour les cartes), re-regardés, confrontés, critiqués. Les ouvrages qui donnent des reproductions sont les bienvenus (merci Kaplan !), ceux qui publient des transcriptions d’archives ou de textes anciens sont aussi appréciés. (On ne peut parcourir le monde entier pour aller voir deux cartes à Toronto et vérifier une archive à Milan…).

Bref, l’histoire du tarot n’est pas différente de l’histoire tout court. Elle se construit avec méthode – la méthode historique, qu’on apprend à l’université ou qu’on peut retrouver par soi-même. Cette méthode a souvent été comparée, à juste titre, avec… l’enquête policière.

Pour le tarot, les documents ne manquent pas ! Cartes – du XVe au XXe siècle (beaucoup pour le XVe : les fameux tarots « enluminés ») –, archives, textes littéraires.

Si je voulais personnellement m’amuser à la reconstituer, comment pourrais-je m’y prendre?

Outre l’acquisition de quelques bases de méthode historique (voir plus haut), je mettrais le nez d’abord dans les « classiques », à commencer par le livre de Michael Dummett, The Game of Tarot (Londres, 1980), le catalogue Tarot, jeu et magie (Paris, 1984), les Kaplan I et II, etc. Puis j’irais vérifier sur « le terrain » certains faits : ne pas hésiter à aller fouiller dans les bibliothèques les plus « gardées » (en fait, ces bibliothèques, qui ont l’air d’autant de citadelles, sont toujours ravies d’accueillir des chercheurs d’où qu’ils viennent) ; dans les archives les plus complexes (oui, les archives, c’est compliqué – problèmes d’orientation, car il n’y a jamais de catalogue détaillé, et de… lecture des documents : on n’écrivait pas au XVe ou au XVIe s. comme aujourd’hui, etc.). Mais si on ne fait pas ça, on dépend entièrement des autres, et on n’apporte rien à la recherche.

La connaissance de plusieurs langues – italien au premier rang, français, anglais, allemand sans oublier… le latin – est indispensable.

Catalogue « Tarot, jeu et magie » publié en 1984 à l’occasion de l’exposition éponyme

Aujourd’hui encore, comme vous le soulevez fort justement (notamment dans le reportage: « Tarot, le dessous des cartes »), on ne voudrait voir que le Tarot dit (ou franchement) de Marseille.

Quelles sont les autres Traditions des Tarots à ne pas négliger? 

Oui, il y a une focalisation aveugle sur le Tarot « de Marseille », au point que ceux qui ne veulent voir que lui (« tarotistes » et « tarologues ») ont « colonisé » l’entrée ‘Tarot’ de Wikipédia (français) pour l’intituler ‘Tarot de Marseille’ ! Comme si le Tarot « de Marseille » était tout le tarot ! (Laissant croire que c’est là l’archétype.)

Michael Dummett a montré qu’en Italie, berceau du tarot, dès les premières années de la diffusion du jeu à partir d’un foyer unique, trois « branches » ou « écoles » s’étaient formées, caractérisées par des ordres des atouts légèrement différents. L’une de ces « écoles » peut être localisée à Florence (et Bologne), l’autre à Ferrare, la troisième à Milan. Dummett les a nommées « ordres » A, B et C. L’ordre A se retrouve à Florence (le minchiate) et à Bologne (où l’on joue encore aujourd’hui), puis s’est diffusé vers le Sud, jusqu’en Sicile (le tarot sicilien en porte encore la trace). L’ordre B semble s’être limité au Nord, à partir de Ferrare : on le trouve à Venise et à Trente. L’ordre C paraît centré sur Milan et le Milanais. C’est à lui que se rattache le Tarot « de Marseille ». Ce dernier n’est donc qu’une branche parmi les trois (voire quatre : il y a une branche « savoisienne », hybride A et C, qui a survécu longtemps en Savoie et Piémont, unis en un seul pays jusqu’en 1860).

Et même en France, on ne peut négliger la tradition du Tarot « belge » (dite aussi « Rouen/Bruxelles »), disparue au XVIIIe siècle sans laisser beaucoup de trace. Iconographiquement, elle est très différente de celle du Tarot de Marseille. Sa circulation reste mystérieuse.

Pour moi, la branche la plus importante, c’est la branche A. D’abord parce qu’elle s’est largement diffusée en Italie. Ensuite parce qu’elle a donné naissance à des variétés très spéciales : le minchiate florentin, très répandu au XVIIIe siècle (c’est LE tarot le plus joué en Italie alors, au point que les dictionnaires italiens expliquent ‘Tarocchi’ comme « une sorte de minchiate » !), le tarocchino bolonais et le tarot sicilien, encore (sur)vivants tous les deux. L’ordre A nous apparaît aussi comme le plus logique, car non seulement il met le Jugement (appelé l’Angelo en italien) au sommet (au-dessus du Monde), mais il groupe les vertus ensemble vers le bas de la série des atouts. L’ordre C (« Marseille ») est moins évident (et n’est pas attesté avant 1540 environ), l’ordre B (Ferrare) paraît encore moins cohérent.

La plupart des historiens s’accommodent mal d’un Tarot divinatoire et la majorité des adeptes de ce dernier semblent peu soucieux des faits historiques.

Ces deux aspects sont-ils réellement inconciliables?

Je pense que la première proposition est tout simplement fausse. Aucun historien du tarot ne néglige le volet divinatoire. Nous savons bien que celui-ci est tardif et arbitraire, mais il est un intéressant objet d’histoire. C’est pourquoi Michael Dummett, Ron Decker et moi-même avons publié le livre A Wicked Pack of Cards (Londres, 1996), suivi de A History of the Occult Tarot (Londres, 2002). Personnellement, je me suis toujours intéressé à… Etteilla.   🙂

Quelques cartes du Tarot d’Etteilla

Dans « Tarot, jeu et magie », on apprend que la carte de « La Maison Dieu » était à l’origine « La Maison de Feu » ou « La Maison du Diable »…

D’où vient cette affirmation?

Avec le tarot, il faut toujours en revenir à l’italien. Avant d’être francisés (à Lyon ?), les atouts ont été nommés en italien. Parfois, le français est le calque de l’italien, parfois, il s’en éloigne. (Ne pas oublier que, sur les tarots italiens, il n’y pas de cartouches avec les noms des atouts. C’est une innovation des Français.) Ainsi, la carte appelée en français, dans le Tarot de Marseille, « La Maison Dieu » porte en italien plusieurs noms (selon les « branches », les auteurs et les variétés locales de l’italien), signe de ce qu’on ne comprenait pas bien ce qu’elle représentait. On la trouve nommée « la Casa del Diavolo » dans deux textes plutôt littéraires, mais aussi « la Casa del dannato ». Cependant, son nom le plus courant est « La Saetta » (la foudre) : certains tarots français (non « Marseille ») l’appellent ainsi (Viéville, le Tarot « belge »…). On trouve aussi « Fuoco » (le feu – du ciel). Son sens n’est pas clair. C’est une lueur dans le ciel frappant un édifice en forme de porte ou de tour. Mais l’appellation française « La Maison Dieu » est clairement une erreur !

Puis-je dire que si les cartiers ont nommés cette carte de la sorte (La Maison Dieu), ce n’est pas par erreur ou par hasard, mais bien à dessein?

Je viens de répondre à cette question.

Je soupçonne une mauvaise lecture de « maison de feu », traduction littérale de « casa del fuoco »…

Je voudrais croire que les Tarots des Maîtres Cartiers des XVII et XVIII siècles (Jean Dodal, Jean Noblet, Jacques Viéville, Pierre Madenié,…) comportent quelque chose de particulier, de différent des autres Tarots; est-ce une croyance légitime et fondée?

Pour affirmer que certains de ces tarots ont « quelque chose de particulier », il faudrait disposer d’un corpus bien plus vaste. Or vous mentionnez, un peu en vrac, des tarots du XVIIe siècle (deux parisiens : Noblet, un TdM, et Viéville, un hybride) et du XVIIIe (Dodal, Lyon, TdM type I, Madenié, Dijon, TdM type II)… Je ne vois pas ce qui les unirait en « quelque chose de particulier » ! C’est donc, pour reprendre vos termes, une pure croyance, illégitime et totalement infondée. Sabre de bois !

Vous auriez opposé les couleurs des tarots du XVIIe siècle à celles du XVIIIe, vous auriez été mieux noté… 😉

Ou encore, vous auriez souligné les différences entre Noblet, Dodal et Madenié, tous TdM, mais deux types distincts, vous auriez eu une meilleure note. :-))

Les systèmes de taxes et de contrôle fiscal n’ont-ils pas en leur temps nuit peu ou prou à la production et donc à la connaissance des Tarots?

J’ai d’abord pensé que la fiscalité n’avait rien à voir. Puis je me suis ravisé : à la réflexion, ce n’est pas complètement impossible. Dans plusieurs pays, les tarots sont plus imposés que les jeux de cartes ordinaires. Cela a-t-il pu influencer les acheteurs ? J’avoue ne pas avoir cherché dans cette direction, mais comment savoir ? (Il n’y a bien sûr aucunes statistiques avant l’extrême fin du XVIIIe siècle…)

Tous les Tarots font-ils partie de l’histoire des Tarots?

Euh, oui. A partir du moment où il y a des atouts (les « arcanes majeurs » des occultistes), quatre figures par couleur, l’ensemble est un tarot. Quel que soit son usage, ludique ou divinatoire. Se méfier des imitations ! Mlle Lenormand n’a jamais composé, publié ou même inspiré un tarot. Les jeux qu’on lui prête – le « Grand » et le « Petit » – sont entièrement apocryphes. Aucun ne peut être qualifié de tarot.

J’ai lu ailleurs que les Tarots à enseignes françaises ont été produits pour se dissocier des Tarots à enseignes italiennes (trop associés au tarot ésotérique)… est-ce le cas?

Non. Ce n’est pas pour se « dissocier des Tarots à enseignes italiennes (trop associés au tarot ésotérique) » que les tarots à enseignes françaises ont été inventés, pour la raison très simple que ces derniers apparaissent vers 1740 (à Strasbourg ?), alors que la lecture ésotérique du tarot ne se répand pas avant 1770 au plus tôt !

Cependant, il semble que les joueurs allemands, qui découvraient le tarot (venus d’Alsace) vers 1715/20, et en appréciaient les qualités ludiques, aient été gênés 1) par la complexité et la faible « lisibilité » des enseignes italiennes (épées et bâtons se confondent facilement), 2) par l’aspect un peu effrayant des atouts les plus « chargés » – Diable, Maison-Dieu, Mort, Pendu… – alors même que de simples numéros, éventuellement illustrés (animaux, costumes, paysages, etc.) faisaient parfaitement l’affaire. Dès que les tarots à enseignes françaises ont été disponibles, le succès du jeu a été considérable dans les pays de langue allemande. Sans que les règles changent !

Des jeux ou des documents pourraient-ils être découverts, refaire surface et que pourraient-ils changer de la perception que l’on a des Tarots?

Ah oui, sans doute ! La preuve : du temps de Dummett, l’ordre A n’était représenté, pour le XVe siècle, que par Bologne. Florence « n’existait pas » (aucun document avant 1500). Depuis 2005 environ, le dossier florentin a fait surface : c’est une avalanche de nouveaux documents d’archives (exhumés récemment par Franco Pratesi et… votre serviteur), entre 1440 et 1470 ! En outre, une historienne de l’art italienne a montré que les tarots Rothschild (au Louvre) avaient sûrement été peints à Florence (on les croyait ferrarais…), et j’ai découvert il y a peu la plus ancienne référence au tarot, 1440, dans le « journal » personnel d’un notaire florentin ! Tout cela nous oblige à reconsidérer les premiers pas du jeu et à replacer Florence au centre du débat.

D’autres découvertes, je l’espère, restent à faire !

Dans votre dernier livre « Le Tarot révélé », on peut prendre étonnamment conscience qu’au-delà de la divination (tarologie, taromancie,…) c’est bien à travers le jeu que le Tarot est toujours pratiqué et bien vivant de par le monde.

Je pensais l’avoir aussi dit de façon insistante dans le catalogue Tarot, jeu et magie… C’était aussi le message de Dummett, qui consacrait l’essentiel de son livre à l’histoire du jeu. Son dernier livre, en 2004, porte entièrement sur l’évolution des règles du jeu.

« Le Tarot révélé », (2013) de Thierry Depaulis pour l’exposition éponyme, en Suisse

Le jeu est-il gage de pérennité du Tarot ou pourrait-il évoluer autrement?

Aujourd’hui, ne nous voilons pas la face, si le tarot est connu dans le monde entier, de Surabaya (Indonésie) à Archangelsk (Russie), et de Houston (Texas) à Maputo (Mozambique), c’est dans sa version ésotérique. Quand on explique à un Américain ou à un Japonais lambda (ou même à un universitaire français…) que ces cartes servent aussi à un jeu, ils tombent des nues. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Je ne sais.

Le jeu ne se porte pas si mal. Il se réveille sérieusement en Europe centrale. On voit même des toqués japonais ou américains former des cercles de tarot pour jouer… Ils mélangent parfois les troccas (tarot des Grisons en Suisse) avec le tarot français moderne ou le Tarock autrichien, ajoutent quelques variations à eux, et ça peut donner quelque chose d’étonnant. Pour le jeu, c’est, en effet, un espoir de survie. Pour la divination, je n’ai pas d’inquiétude : elle prospère.

Thierry Depaulis a rédigé nombre d’articles et d’ouvrages.

Vous pouvez, à défaut de pouvoir l’acheter, lire ou même télécharger gracieusement le catalogue « Tarot, jeu et magie » évoqué dans cet entretien sur le site Gallica.

Vous pouvez également vous procurer le nouvel ouvrage de Thierry Depaulis, « Le Tarot révélé » en envoyant un e-mail au Musée Suisse du jeu où se tient encore actuellement l’exposition du même nom (info@museedujeu.ch).